Interview de Pia Petersen, l’écriture contre la télé-réalité

Interview de Pia Petersen, l’écriture contre la télé-réalité

Un livre qui fait réfléchir : dans Un écrivain, un vrai (dont vous pouvez retrouver la chronique ici), Gary Montaigu est un auteur reconnu par ses pairs et par le public. Désireux de partager son amour de la littérature avec le plus grand nombre, il accepte de participer à une émission de télé-réalité, durant laquelle il s’engage à écrire un roman avec l’aide du public. Rencontre avec Pia Petersen, à l’origine de ce concept encore inédit (et heureusement). 

Petersen Pia C © Jean-Claude Cavalière

Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce roman ?

Quand la télé-réalité est arrivée, la manipulation du réel a été banalisée, l’intelligence a été dévalorisée, l’esprit critique a été remplacé par un simple jugement j’aime/j’aime pas. Il est devenu quasiment interdit de dire non sous peine de se faire accuser de négativisme. Je me suis dit comment est-ce possible d’en arriver là ? Tout pouvoir abusif tente, depuis toujours, de museler les écrivains mais sans y arriver. Je me suis demandé si la télé-réalité et ces nouveaux comportements qu’elle induit ont réussi là où les dictateurs ont échoué. L’écrivain doit désormais être populaire, savoir plaire, émouvoir, il doit faire profil bas en matière de critique. Mais que deviendra le monde si plus personne ne remet en cause la vérité énoncée, si plus personne ne peut dire non, si plus personne ne pense contre ? Dire non n’est jamais simple, c’est s’attirer des ennuis, l’hostilité des uns et des autres, c’est affronter l’impopularité. Qui a envie de ça ? Je me suis demandé comment l’écrivain survivrait à ce phénomène. Comment ferait-il pour maintenir sa liberté d’écrire, sa vision du monde ? Et Gary, auteur à succès ayant reçu un prix prestigieux décerné par le gotha new-yorkais, a vu le jour.

Pouvez-vous nous en dire plus sur ce héros atypique ?

un ecrivain un vrai Gary accepte avec enthousiasme de participer à une télé-réalité entièrement axée sur sa personnalité, il veut être au plus près des gens pour les amener vers la lecture. L’enjeu, c’est un livre qu’il écrira avec le public, un roman participatif. Gary est à l’écoute, il essaie de faire au mieux, de satisfaire tout le monde. On peut le comprendre. Quel écrivain ne rêve pas d’un lectorat aussi large que possible, d’un monde peuplé de fous de littérature, de philosophie, de connaissance ? Les écrivains rêvent de changer le monde. Mais à quel prix ?

Comment vous est venue l’idée de cette émission de télé-réalité, “Un écrivain, un vrai” ?

J’ai vu que les romans sont devenus de plus en plus participatifs sans que cela soit énoncé clairement. Je voulais mettre le roman participatif en situation, par les réseaux sociaux notamment; seulement entre un écrivain à son bureau et des gens installés devant leur ordinateur, cela m’a paru trop statique. En expliquant à un ami que je voulais créer cette situation comme une télé-réalité, il m’a juste dit d’enlever le comme. J’ai créé ce concept en étudiant d’autres émissions, en me documentant et en me demandant comment je la réaliserais. Il fallait bien entendu mettre au point un scénario, un drame, un suspense, faire en sorte d’être dans l’émission mais aussi dans les coulisses, le tout du point de vue de l’écrivain.

Plaza_hotel

Le Plaza Hotel, situé sur la 5ème avenue en face de Central Park, est l’un des hôtels les plus célèbres de New York. C’est là que débute l’histoire d’Un écrivain, un vrai.

Pourquoi avoir situé votre roman à New York, plutôt qu’à Paris par exemple ?

Je ne voulais pas être coincée à Saint-Germain des Près, je ne voulais pas que ma liberté d’écrire et de penser soit contaminée par la proximité du milieu littéraire. En déplaçant le roman, j’étais tout à coup libre. C’était assez enivrant, cette impression de pouvoir tout faire sans en rendre compte à personne. Ecrire à partir d’un même endroit donne beaucoup d’habitudes et quand il y a habitude, il y a routine. Et puis ça m’a donné l’alibi d’aller à New York encore et encore, puisque je vais toujours beaucoup sur le terrain. C’est d’ailleurs assez étonnant et excitant de découvrir une ville selon un roman à écrire.

En tant qu’écrivain, quels sont vos points communs avec Gary Montaigu ?

J’ai cherché le passé de Gary, notamment ses premiers déboires d’écrivain, dans mon propre parcours. J’ai travaillé plusieurs années avec des gants et des couvertures parce que je n’avais pas les moyens de me chauffer, je faisais régulièrement la manche pour manger, je me nourrissais plus de mes idées que de nourriture. Mais je ne sais pas si j’ai des points communs avec lui, en réalité. Il a accepté des compromis que je ne pourrais jamais accepter. C’est une fois qu’il se remet en question que je le sens plus proche de moi. Quoique… Gary rêve de s’investir dans le monde mais moi en tant qu’écrivain, j’y suis investie depuis le début. Gary est probablement l’écrivain que j’aurais pu être si j’avais cédé.

 

Un écrivain, un vrai, de Pia Petersen, a paru aux éditions Actes Sud.

Crédit photo : Jean-Claude Cavalière.

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